Zarathoustra : des Gāthās au surhomme de Nietzsche

Au temple du Feu de Yazd, une représentation moderne montre Zarathoustra vêtu de blanc, un doigt levé devant un halo solaire.
Plus de deux millénaires séparent peut-être ce sage iranien de Friedrich Nietzsche.
Pourtant, le philosophe allemand choisit son nom pour donner une voix à son livre le plus poétique : Ainsi parlait Zarathoustra.
Pourquoi ce retour vers l’ancien prophète ?
Nietzsche ne reprend pas simplement les Gāthās.
Il confie au personnage de Zarathoustra la tâche de renverser la fonction morale qu’il attribuait au Zarathoustra historique.
Les chants avestiques appellent l’être humain à accorder sa pensée, sa parole et son action à la Justesse ; le héros de Nietzsche descend de sa montagne pour annoncer l’effondrement des valeurs héritées et la nécessité d’un dépassement.
Cet article revient d’abord à la voix la plus ancienne de la tradition zoroastrienne, à travers deux chants traduits par Kazu.
Il la confronte ensuite au surhomme de Nietzsche, non pour confondre deux doctrines séparées par les siècles, mais pour comprendre l’exigence qui les met en tension : personne ne transforme le monde sans prendre part à sa propre transformation.
Que sont les Gāthās de Zarathoustra dans l’Avesta ?
L’Avesta est l’ensemble des textes sacrés transmis en langue avestique par la tradition mazdéenne.
Il ne s’agit pas d’un livre composé d’un seul geste, mais d’un corpus liturgique formé et transmis sur une très longue durée.
L’avestique ancien des Gāthās se distingue de l’avestique plus récent d’une grande partie du reste du corpus.
Apparenté au sanskrit védique, il appartient à la branche indo-iranienne des langues indo-européennes.
Au cœur du Yasna, la liturgie centrale du zoroastrisme, les Gāthās forment cinq ensembles métriques comprenant dix-sept chants.
La tradition les attribue à Zarathoustra lui-même, même si leur contexte rituel, leur histoire de transmission et jusqu’à la nature de leur auteur continuent d’être débattus.
Le corpus est bref, certains mots n’apparaissent qu’une seule fois et la syntaxe poétique laisse plusieurs constructions possibles : traduire les Gāthās, c’est nécessairement les interpréter.
Quelques principes reviennent néanmoins comme des points d’orientation.
Ahura Mazda, le « Sage Seigneur », est associé à Aša (correspondant en langage védique à ṛta), la Vérité, la Justesse et l’ordre qui rend le réel habitable.
Vohu Manah, la Bonne Pensée, permet de discerner cet ordre.
On peut résumer l’orientation des Gāthās ainsi : une vie heureuse ne se sépare pas de la responsabilité d’améliorer le monde vivant.
L’être humain n’assiste pas passivement à l’affrontement de la Justesse et de la Tromperie.
Par ses choix, il augmente l’une ou l’autre.

Zoroastre est la forme française issue du grec Zōroástrēs.
Dans l’Avesta, son nom est Zaraθuštra, devenu Zarathoustra.
Sa date de naissance est incertaine : les propositions savantes s’étendent du milieu du deuxième millénaire jusqu’au début du VIe siècle avant notre ère.
Les textes orientent son lieu de naissance vers le monde iranien oriental.
Les récits tardifs ont entouré sa vie d’épisodes merveilleux.
Les Gāthās, elles, laissent entendre une voix confrontée à des adversaires, cherchant des alliés et interrogeant Ahura Mazda.
Elles ne permettent pas d’affirmer que le jeune Zarathoustra aurait rejeté le « mithraïsme » de ses parents, ni qu’il aurait passé dix années historiques dans une montagne.
Chant V : la Bonne Pensée face à la Tromperie
La famille, la communauté et la fraternité recherchent auprès de toi la félicité, ô Ahura Mazda.
Même vous, ô Esprit Maléfique (Daeva), selon ce que je proclame.
Puissions-nous être tes messagers et tenir éloignés ceux qui vous sont hostiles.
À ceux-là, Mazda Ahura, uni à la Bonne Pensée (Vohu Manah) et, par la Puissance (Kshathra), en juste alliance avec la Justesse (Asha), répondit :
« Pour vous, nous choisissons la bonne et Féconde Dévotion (Spenta Armaiti).
Puisse-t-elle être nôtre. »
Mais vous, ô Daevas, vous êtes tous issus de la Mauvaise Pensée (Aka Manah), ainsi que ceux qui vous révèrent.
De la Tromperie (Druj) et de l’arrogance procèdent vos actes trompeurs, par lesquels vous êtes depuis longtemps connus dans les sept régions de la terre.
Car vous avez égaré les hommes jusqu’à leur faire accomplir le pire et devenir chers aux Daevas, en les séparant de la Bonne Pensée, en les éloignant du Discernement (Xratu) d’Ahura Mazda et de la Justesse.
Ainsi, vous avez privé les mortels du bonheur et de l’Immortalité (Ameretat).
Par la Mauvaise Pensée (Aka Manah), l’Esprit mauvais (Aka Mainyu), la mauvaise parole et le mauvais acte, vous avez enseigné aux Daevas et aux trompeurs ce qui conduit l’homme à sa ruine.
Nombreux sont les méfaits par lesquels le malfaisant acquiert la renommée.
Mais toi, ô Ahura, tu sais ce qu’ils valent au compte des actes, par la meilleure Pensée.
Dans ta Puissance (Kshathra), ô Mazda, et par la Justesse (Asha), ton jugement sera manifeste.
Aucun Sage n’aspire à la vie par de tels méfaits.
Leur issue sera manifestée par le métal incandescent ; toi, ô Ahura Mazda, tu en connais le mieux l’aboutissement.


Parmi ceux dont de telles fautes sont rapportées se trouve Yima, fils de Vivanghvant, qui, pour satisfaire les hommes, leur donna de la chair à manger.
De ceux-là aussi, ô Mazda, puissé-je être séparé lors de ton discernement.
Les maîtres aux enseignements mensongers profanent le message sacré, détruisent le Discernement et détournent de ce bien précieux qu’est la Bonne Pensée.
Ces paroles de mon esprit, ô Mazda, je les porte en plainte devant toi et devant la Justesse.
Ils proclament que la Vache et le Soleil sont les pires choses à contempler, font passer les justes pour des trompeurs, et dévastent les pâturages et brandissent leur arme contre le juste.
Ceux-là détruisent la vie : ils élèvent les trompeurs au rang des vertueux, dépouillent les honnêtes hommes et femmes du fruit de leurs efforts, et s’efforcent, ô Mazda, d’éloigner le juste de la meilleure Pensée.
Par leurs faux enseignements, ils détournent les mortels de la meilleure action.
À ceux qui détruisent avec légèreté la vie de la Vache, Mazda déclare le mal.
Par eux, Grehma et les Karapans préfèrent à la Justesse la puissance de ceux qui recherchent la Tromperie (Druj).
Par cette puissance, ils s’établissent dans la Demeure de la Pire Pensée (Acishta Manah), et se dirigent vers leur funeste sort.
Ils se lamentent, ô Mazda, dans leur désir du message sacré, mais ce désir les empêche de contempler la Justesse (Asha).
Depuis longtemps, Grehma et les Kavis ont consacré leur intelligence et leur force à cette voie, choisissant de venir en aide au trompeur.
Ils proclament que la Vie doit être sacrifiée afin que l'ivresse du Haoma (Soma) leur vienne en aide.
Par de tels actes, la fonction des Karapans et des Kavis est conduite à sa perte, par ceux-là mêmes auxquels ils refusent de disposer librement de leur vie.
Ceux-ci seront conduits loin d’eux, vers la Demeure de la Bonne Pensée (Vohu Manah), par la Justesse et l'Immortalité.
Tel est assurément le meilleur enseignement pour celui qui sait entendre.
Ô Mazda Ahura, toi qui possèdes la puissance, préserve-nous de l’hostilité de celui qui agit en trompeur, et contiens sa violence contre ceux qui nous sont chers.
Chant V — Yasna, hāt 32, traduit par Kazu.
Chant XII : l’Esprit fécond, le Feu et la Justesse
Hommage à vous, ô Gāthās de la Justesse.
Par l’Esprit fécond (Spenta Mainyu) et la meilleure Pensée, par l’acte et la parole accordés à la Justesse (Asha), viennent l’Intégrité (Haurvatat) et l’Immortalité (Ameretat).
Ahura Mazda est Seigneur par la Puissance (Kshathra) et la Dévotion (Armaiti).
Celui qui accomplit le meilleur par cet Esprit fécond prononce, de sa langue, les paroles issues de la Bonne Pensée (Vohu Manah) et accomplit, de ses mains, les actes de la Dévotion.
Il agit dans cette compréhension : Mazda est le père de la Justesse.
De cet Esprit (Mainyu), ô Mazda, tu es le père.
Cet Esprit a façonné le vivant porteur de joie et lui a donné, avec la dévotion, un séjour de paix, après avoir pris conseil avec la Bonne Pensée.
Les trompeurs s’éloignent de cet Esprit fécond, ô Mazda ; il n’en va pas ainsi des justes.
Qu’il possède peu ou beaucoup, qu’un homme se montre bienveillant envers le juste et hostile au trompeur.

Par cet Esprit fécond, ô Mazda Ahura, tu as promis au juste ce qui est véritablement le meilleur.
Le trompeur recevra sa part loin de ton approbation, par ses propres actes issus de la Mauvaise Pensée (Aka Manah).
Par cet Esprit fécond, ô Mazda Ahura, et par le Feu (Atar), tu établiras le bon partage entre les deux partis.
Par l'accroissement de la Dévotion et de la Justesse, beaucoup de ceux qui cherchent feront leur choix.
Chant XII — Yasna, hāt 47, traduit par Kazu.
Aux hommes de bien, un être noble aussi barre le chemin : même s'ils le nomment un homme de bien, il n'empêche qu'ils veulent l'écarter.
Celui qui est noble veut créer quelque chose de nouveau et une nouvelle vertu.
L'homme de bien veut du vieux et que les vieilles choses soient maintenues.
Mais le danger que court celui qui est noble, ce n'est pas de devenir un homme de bien, mais au contraire un insolent, railleur et destructeur.
Ah ! j'en connus des esprits nobles qui ont perdu leur espoir le plus élevé.
Et les voilà qui se mirent à calomnier tous les hauts espoirs.
Pourquoi Nietzsche fait-il parler Zarathoustra ?
Friedrich Nietzsche naît en 1844 et se forme à la philologie classique avant d’en devenir professeur à Bâle.
Son adolescence et ses études coïncident avec un essor spectaculaire des recherches européennes sur l’Inde et l’Iran anciens.
Lorsque Martin Haug publie ses traductions savantes des Gāthās entre 1858 et 1860, puis ses Essays on the Sacred Language, Writings and Religion of the Parsees en 1862, Nietzsche est encore adolescent.
Ses carnets et son œuvre attestent une connaissance générale de la Perse et une admiration pour certaines vertus qu’il lui attribuait, notamment la véracité.
Le philosophe explique lui-même son choix dans Ecce Homo.
À ses yeux, le Zarathoustra historique aurait été le premier à placer l’opposition du bien et du mal au centre du fonctionnement du monde.
Dans Ainsi parlait Zarathoustra, publié en quatre parties entre 1883 et 1885, le sage a passé dix ans dans la montagne avant de redescendre parmi les hommes.
Il annonce la « mort de Dieu », non comme le décès littéral d’un être, mais comme la disparition de l’ancien fondement absolu des valeurs européennes.
L'Übermensch, traduit par « surhomme » ou « surhumain », répond à cette crise comme une figure d’avenir.
Il n’est ni un super-héros, ni une race biologique, ni le chef d’un État totalitaire.
Il représente l’être capable d’affirmer la vie, de surmonter les formes de lui-même devenues stériles et de créer des valeurs qui ne déprécient pas la terre au nom d’un arrière-monde.
L’appropriation de certains mots de Nietzsche par le nazisme a durablement brouillé cette lecture.
Le surhomme n’est pas la doctrine biologique d’une « race supérieure ».
Le rapprochement avec les Gāthās devient alors plus précis.
Zarathoustra demande à l’être humain de choisir la Justesse dans un monde où sa pensée et ses actes ont une portée cosmique.
Nietzsche demande à l’être humain de ne plus recevoir ses valeurs comme des commandements intangibles.
L’un oriente la création vers Aša ; l’autre soumet les valeurs elles-mêmes à l’épreuve du dépassement.
Il serait donc excessif d’identifier Haurvatat et Ameretat à une autocréation éternelle du surhomme.
L’Intégrité et l’Immortalité appartiennent au langage religieux des Gāthās ; le surhumain appartient à une expérience moderne de la création de valeurs après la crise de la métaphysique.
Mais une analogie demeure possible : dans les deux œuvres, l’être humain n’est pas présenté comme une forme achevée.
Les vestiges de Persépolis rappellent cet intérêt de Nietzsche pour une Perse qui aurait pu infléchir le destin grec.
Ils rappellent aussi qu’aucune civilisation, si puissante soit-elle, n’échappe à la transformation : les formes s’effondrent, tandis que les questions qu’elles ont portées changent de langue et d’époque.
Gāthās et surhomme : ce qui relie les deux Zarathoustra
Les deux Zarathoustra ne prononcent pas le même enseignement.
Le premier parle depuis un monde où la vérité et la Justesse fondent l’ordre du vivant ; le second apparaît dans une Europe où les fondements religieux et métaphysiques ont perdu leur évidence.
Les unir en une doctrine unique effacerait précisément ce qui rend leur rencontre féconde.
Dans les Gāthās, l’être humain est responsable parce qu’il peut prendre parti.
La Bonne Pensée ne vaut que si elle devient parole vraie et action juste.
Créer, c’est contribuer à un ordre qui ne dépend pas de nous seuls, mais auquel nos actes donnent plus ou moins de force.
Chez Nietzsche, l’être humain est responsable parce qu’il ne peut plus s’abriter durablement derrière des valeurs dont il ne reconnaît pas l’origine.
Le dépassement de soi demande de transformer le ressentiment, la peur et la fatigue nihiliste en une puissance d’affirmation.
Créer, ici, c’est devenir capable de donner une forme à sa vie sans fuir la terre qui la rend possible.
Le point de rencontre n’est donc ni le « bien » au sens conventionnel, ni la puissance brute.
Il réside dans le refus de la passivité.

Le Yasna 32 condamne ceux qui acquièrent la renommée par leurs méfaits ; Nietzsche avertit que l’être noble peut perdre son plus haut espoir et devenir railleur ou destructeur.
Tous deux savent qu’une force qui ne se gouverne plus finit par se retourner contre ce qu’elle prétend créer.
La face visible et la face éloignée de la Lune ne sont pas deux astres : elles appartiennent à un même monde que notre position nous empêche de saisir d’un seul regard.
Les deux Zarathoustra ne sont pas davantage interchangeables.
Leur confrontation révèle cependant deux versants d’une même question : que devons-nous surmonter en nous-mêmes pour devenir capables de créer sans détruire ?
SOURCES PRIMAIRES ET RÉFÉRENCES
- Zoroaster II. General Survey — Encyclopædia Iranica
- Avesta I. Survey of the history and contents — Encyclopædia Iranica
- Gathas I. Texts — Encyclopædia Iranica
- Gathas II. Translations — Encyclopædia Iranica
- Martin Haug — Encyclopædia Iranica
- Nietzsche and Persia — Encyclopædia Iranica
- Nietzsche’s Moral and Political Philosophy — Stanford Encyclopedia of Philosophy
- Nietzsche’s Dance With Zarathustra — Philosophy Now
- Nietzsche’s Political Misappropriation — Cambridge University Press
- Fravaši et interprétation de la figure ailée — Encyclopædia Iranica















