Anaxagore et le Noûs : l’intelligence à l’origine du mouvement cosmique

Avant que la Terre, le Soleil et les êtres vivants ne se distinguent, toutes choses étaient ensemble.
Rien ne naissait, rien ne périssait : les formes demeuraient confondues dans un mélange sans limite.
Comment, dès lors, le cheveu pourrait-il venir de ce qui n’est pas cheveu, ou la chair de ce qui n’est pas chair ?
Au Ve siècle av. J.-C., Anaxagore répond à cette énigme par le Noûs : une Intelligence pure, sans mélange, qui connaît toutes choses et imprime au mélange primordial sa première rotation.
Elle ne crée pas la matière ; elle la distingue, l’ordonne et rend visible ce qui y demeurait imperceptible.
Cet article donne d’abord la parole aux fragments d’Anaxagore, traduits par Kazu, avant de les commenter.
Leur cosmologie entre ensuite en résonance — sans supposer de filiation — avec les Gāthās attribuées à Zarathoustra :
Si une intelligence distingue et ordonne le monde, que devient ce mouvement lorsqu’il se prolonge dans la conscience et le choix humain ?
Des présocratiques à Anaxagore : l’enquête ionienne gagne Athènes
Entre le VIe et le Ve siècle avant notre ère, une nouvelle manière d’interroger le monde se développe dans plusieurs cités grecques d’Ionie, de la mer Égée et de Grande-Grèce.
Ceux que nous appelons aujourd’hui les philosophes présocratiques ne constituent ni une école unifiée ni un courant homogène.
Leurs doctrines s’opposent parfois radicalement, mais elles partagent une même volonté : découvrir les principes qui permettent de comprendre la nature, la matière, le mouvement et l’ordre du cosmos.
À Milet, Thalès fait de l’eau le principe de toutes choses ; Anaximandre pense l’illimité, l’apeiron (ἄπειρον), dont les mondes se différencient ; Anaximène voit dans l’air la substance dont les variations produisent les différents états de la matière.
À Éphèse, Héraclite cherche dans le Logos la mesure commune du devenir : le feu rend visible un monde où les contraires s’opposent, s’échangent et composent pourtant une unité.
Dans un mouvement presque inverse, Parménide confronte cette enquête à une difficulté fondamentale.
Ce qui est ne peut provenir de ce qui n’est pas, car le non-être ne saurait donner naissance à quoi que ce soit.
Si rien ne peut surgir du néant ni disparaître dans le néant, comment expliquer la naissance, la mort et les transformations que nos sens semblent pourtant observer ?
Empédocle répond à cette énigme par la composition et la séparation de quatre racines éternelles : la terre, l’eau, l’air et le feu.
Anaxagore emprunte une autre voie.
Pour lui, les choses que nous voyons naître ne sont pas produites à partir de ce qui leur serait entièrement étranger.
Le cheveu, la chair, l’os, le chaud ou le froid doivent déjà être présents, sous une forme imperceptible, dans ce dont ils paraissent émerger.
Rien ne commence absolument et rien ne disparaît entièrement : les composantes déjà existantes se mélangent, se séparent et deviennent plus ou moins manifestes.
Anaxagore est né vers 500 av. J.-C. à Clazomènes, cité de la Ligue ionienne située près de l’actuelle Izmir, sur la côte occidentale de la Turquie.
Bien qu’il soit traditionnellement classé parmi les présocratiques, il fut en réalité un contemporain plus âgé de Socrate.
Le terme désigne ici moins une stricte antériorité chronologique qu’une orientation philosophique principalement consacrée à l’étude de la nature.
Avec Anaxagore, l’enquête ionienne s’établit durablement à Athènes.
Diogène Laërce rapporte qu’il y aurait enseigné pendant une trentaine d’années.
Proche de Périclès, il aurait contribué à transmettre au cœur de la cité athénienne une conception rationnelle des phénomènes naturels et célestes.

Anaxagore se détourna des affaires publiques pour consacrer sa vie à la connaissance.
Lorsqu’on lui reprocha de ne pas se soucier de sa patrie, il aurait désigné le ciel en affirmant que sa véritable patrie se trouvait là.
À celui qui lui demandait pourquoi il était né, il aurait répondu : « Pour contempler le Soleil, la Lune et le ciel. »
Anaxagore cherchait à expliquer les éclipses, la lumière de la Lune, les météores, la formation de la Terre et les mouvements du ciel.
De l’unique ouvrage qu’il aurait consacré à la nature, il ne subsiste aujourd’hui que des fragments cités par des auteurs postérieurs.
Quelques phrases seulement permettent ainsi de reconstruire une pensée dans laquelle toutes choses participent de toutes les autres, tandis qu’une Intelligence pure et sans mélange, le Noûs, imprime au cosmos son premier mouvement.
Tout est dans tout : rien ne naît, rien ne périt — fragments d’Anaxagore traduits par Kazu
L’ouvrage d’Anaxagore ne nous est pas parvenu directement.
Ses fragments ont été conservés sous forme de citations par des auteurs postérieurs, principalement Simplicius, commentateur néoplatonicien du VIe siècle de notre ère.
La numérotation indiquée ci-dessous suit la classification de Diels et Kranz, dans laquelle Anaxagore porte le numéro 59.
Toutes choses étaient ensemble, infinies à la fois en nombre et en petitesse ; car le petit aussi était infini.
Et tant qu’elles étaient ensemble, aucune chose ne pouvait être distinguée en raison de sa petitesse.
L’air et l’éther enveloppaient toutes choses, tous deux infinis, car ils sont présents en toutes choses et sont, parmi toutes choses, les plus grands par le nombre et la grandeur.
(Fragment DK 59 B1)
Les Hellènes parlent mal lorsqu’ils disent : naître et mourir.
Car rien ne naît ni ne périt, mais des choses déjà existantes se composent, puis se séparent de nouveau.
Pour parler juste, il faudrait donc appeler la naissance une composition et la mort une séparation.
(Fragment DK 59 B17)


Comment le cheveu pourrait-il provenir de ce qui n’est pas cheveu, et la chair de ce qui n’est pas chair ?
(Fragment DK 59 B10)
Les choses qui existent dans l’unique cosmos ne sont pas séparées les unes des autres ni tranchées à la hache : ni le chaud du froid, ni le froid du chaud.
(Fragment DK 59 B8)
En toute chose se trouve une part de toute chose, sauf du Noûs.
Dans certaines choses se trouve aussi du Noûs.
(Fragment DK 59 B11)
Le Noûs met le cosmos en mouvement : séparation, rotation et ordre
Les autres choses participent de tout ; mais le Noûs est infini, autonome et ne se mélange à rien.
Il demeure seul, lui-même et par lui-même.
Car, s’il n’était pas par lui-même et s’il était mêlé à quelque autre chose, il participerait à toutes choses dans la mesure où il serait mêlé à l’une d’elles.
En toute chose se trouve en effet une part de toute chose, ainsi que nous l’avons dit précédemment.
Ce qui serait mêlé au Noûs l’empêcherait d’avoir pouvoir sur chaque chose, comme il le peut maintenant en demeurant seul par lui-même.
De toutes les choses, il est le plus subtil et le plus pur.
Il possède toute connaissance et la plus grande puissance.
Tout ce qui possède une âme, le plus grand comme le plus petit, est sous le pouvoir du Noûs.
Il gouverna la révolution tout entière et lui donna sa première impulsion.
Cette révolution commença d’abord dans une petite région, puis elle s’étendit davantage et s’étendra encore plus.
Tout ce qui se mélange, se sépare ou se distingue, le Noûs l’a connu.
Tout ce qui devait être, tout ce qui fut, tout ce qui est maintenant et tout ce qui sera, le Noûs l’a mis en ordre.
Il en va de même de la révolution qui entraîne les astres, le Soleil, la Lune, l’air et l’éther, désormais séparés.
Cette même révolution produisit leur séparation : le dense se distingua du raréfié, le chaud du froid, le lumineux de l’obscur et le sec de l’humide.
De nombreuses parts de nombreuses choses demeurent présentes.
Mais rien ne se sépare ni ne se distingue absolument d’une autre chose, sauf le Noûs.
Le Noûs est tout entier semblable à lui-même, qu’il soit plus grand ou plus petit.
Mais aucune autre chose n’est entièrement semblable à une autre.
Chaque chose est et était manifestement ce dont elle contient le plus.
(Fragment DK 59 B12)
Lorsque le Noûs commença à mouvoir les choses, une séparation se produisit dans tout ce qui se trouvait en mouvement.
Dans la mesure où le Noûs le mit en mouvement, tout fut séparé.
La révolution des choses ainsi mises en mouvement et séparées accentua encore leur séparation.
(Fragment DK 59 B13)
Le Noûs, qui existe toujours, se trouve encore maintenant là où se trouve tout le reste : dans la masse qui nous environne, dans ce qui s’est uni à elle et dans ce qui s’en est séparé.
(Fragment DK 59 B14)
Le dense, l’humide, le froid et l’obscur se rassemblèrent là où se trouve maintenant la Terre.
Le raréfié, le chaud, le sec et le lumineux se portèrent, après leur séparation, vers les régions supérieures de l’éther.
(Fragment DK 59 B15)

De ce qui se sépara ainsi, la Terre se solidifia.
Car l’eau se sépara des nuées, et la terre de l’eau.
De la terre, sous l’action du froid, les pierres se solidifièrent et se séparèrent davantage de l’eau.
(Fragment DK 59 B16)
À cause de la faiblesse de nos sens, nous sommes impuissants à distinguer la vérité.
Ce qui est visible ouvre nos regards sur l'invisible.
(Fragment DK 59 B21 et B21a)
Il est Celui qui, dès l’origine, conçut par la pensée la lumière, la joie et la Sérénité.
Par Sa Sagesse, Il établit la Justesse, sur laquelle repose la Pensée juste.
Ô Ahura, par Ta Sagesse infinie, ranime nos facultés affaiblies, afin qu’elles puissent penser et créer, éclairer nos voies et faire éclore nos vies.
Ô Mazda, lorsque je T’ai reconnu dans mes pensées, j’ai compris que Tu es l'Origine et la Fin de tout ce qui est, et la source de la Pensée juste.
Lorsque je T’ai saisi par ma vision intérieure, j’ai su que Tu es le véritable créateur de la Justesse et le juge des actions de la vie.
Ô Ahura Mazda, j’ai compris que le bonheur, la Sérénité et la Sagesse créatrice viennent de Toi.
Tu as donné aux femmes et aux hommes la liberté de choisir, afin qu’ils puissent distinguer la parole juste de la parole corrompue.
Qu’est-ce que le Noûs d’Anaxagore ? Une intelligence pure et sans mélange
Dans la pensée d’Anaxagore, le Noûs (Νοῦς) constitue l’unique exception au principe selon lequel tout participe de tout.
Tandis que les composantes du monde demeurent mêlées les unes aux autres, le Noûs est infini, pur, souverain sur lui-même et sans mélange.
Le mot grec noûs peut désigner l’intelligence, l’intellect ou la faculté de connaître.
Chez Anaxagore, il ne se réduit pourtant ni à une simple pensée humaine ni à une force physique ordinaire.
Il est ce qui connaît toutes choses, gouverne les êtres animés et introduit le mouvement dans le mélange primordial.
Le Noûs ne crée pas le monde à partir du néant.
Toutes les composantes de la réalité existent déjà lorsque commence son action.
Elles sont tellement mêlées qu’aucune forme, aucune couleur et aucune qualité ne peuvent encore se distinguer clairement.
Le Noûs imprime alors une première impulsion à une petite région de ce mélange, donnant naissance à une rotation qui ne cesse de s’étendre.
Le monde apparaît ainsi par différenciation.
Le dense se distingue du raréfié, le chaud du froid, le lumineux de l’obscur et le sec de l’humide.
Mais cette séparation ne devient jamais absolue.
Aucune chose n’acquiert une pureté entièrement isolée : elle demeure traversée par les autres et reçoit son identité de ce qui prédomine momentanément en elle.
Le Noûs n’est donc pas seulement l’origine du mouvement.
Il rend la distinction possible au sein d’une totalité qui, sans lui, resterait confuse et imperceptible.
Son pouvoir consiste à mettre en ordre sans créer la matière, à différencier sans rompre entièrement l’unité et à faire apparaître les formes contenues dans le mélange.

Le passage des Gāthās placé à la fin des fragments révèle une intuition comparable dans une tradition différente.
Les Gāthās sont 17 chants en vieil-avestique, répartis en cinq ensembles et conservés au cœur du Yasna, l’une des parties de l’Avesta.
Traditionnellement attribuées à Zarathoustra, poète-prêtre et fondateur de la tradition mazdéenne, elles constituent le noyau le plus ancien de l’Avesta conservé.
Leur datation et leur foyer d’origine restent discutés : la linguistique les situe généralement autour de 1000 av. J.-C., à quelques siècles près, dans le monde iranien oriental ou centre-asiatique, sans qu’une cité précise puisse être établie.
Elles précèdent donc Anaxagore de plusieurs siècles, mais aucun lien direct entre ces deux pensées n’est attesté.
Le passage cité à la fin des fragments fait néanmoins apparaître une résonance profonde.
Ahura Mazda y est associé à la Pensée juste et à Aša : la Justesse, la vérité et l’ordre selon lequel le monde peut se maintenir.
Rien ne permet d’affirmer qu’Anaxagore aurait directement reçu sa conception de Zarathoustra.
La pensée d’Anaxagore demeure principalement cosmologique.
Les Gāthās donnent d'emblée à la Sagesse une dimension morale : l’ordre juste ne concerne pas seulement le mouvement du monde, mais aussi la manière dont les femmes et les hommes orientent leur pensée et leurs actions.
L’ordre du monde devient alors une question adressée à la conscience.
Distinguer sans séparer : du Noûs d’Anaxagore à la Justesse de Zarathoustra
La cosmologie d’Anaxagore repose sur une idée aussi simple que vertigineuse : aucune chose n’existe entièrement seule.
Tout contient une part de tout, et ce que nous appelons une chose particulière correspond à ce qui devient momentanément prédominant en elle.
L’identité ne résulte donc pas d’une séparation absolue.
Elle apparaît comme une relation, une proportion et un équilibre singulier au sein d’une totalité plus vaste.
Le monde n’est pas composé de réalités étrangères les unes aux autres, mais de formes qui émergent d’un fond commun sans jamais s’en détacher complètement.
L’action du Noûs consiste précisément à distinguer sans trancher.
La rotation qu’il déclenche ne détruit pas le mélange primordial : elle le transforme, modifie ses rapports internes et rend perceptible ce qui demeurait confondu.
La naissance du cosmos peut ainsi être comprise comme un immense travail de discernement : ce qui était indistinct acquiert une forme, une orientation et une place.
Dans le Phédon, Platon fait raconter à Socrate qu’il fut d’abord enthousiasmé en découvrant qu’Anaxagore plaçait l’Intelligence à l’origine de l’ordre universel.
Mais il fut déçu de voir le philosophe revenir ensuite à l’air, à l’éther, à l’eau et au mouvement pour rendre compte des phénomènes particuliers.
Le Noûs explique comment commence la différenciation du monde, mais il ne détermine pas clairement ce qui rend cet ordre juste ou désirable.
Avec les Gāthās, l’ordre cosmique devient une responsabilité intérieure.
Dans la perspective de Rouge Levant, la conscience peut être comprise comme la continuation de ce mouvement de discernement.
Prendre conscience ne consiste pas à expulser de soi toutes les contradictions, mais à reconnaître ce qui nous compose, à distinguer les forces qui nous traversent et à choisir celles auxquelles nous donnons la prédominance.
La singularité ne réside donc pas dans la pureté ou l’isolement.
Elle apparaît dans la manière unique dont un être accueille, organise et transforme ce qui lui a été transmis.
Nous appartenons à un monde commun, mais chacun de nous en devient une composition particulière.
Le mouvement commencé dans le cosmos se prolonge ainsi dans la conscience.
Penser, c’est distinguer sans mutiler ; créer, c’est ordonner sans effacer ; choisir, c’est donner une direction à ce qui demeure encore ouvert.
Le Noûs imprime au monde sa première impulsion.
Mais partout où un être transforme la confusion en compréhension, la dispersion en création et la liberté en Justesse, ce mouvement peut recommencer.
SOURCES PRIMAIRES ET RÉFÉRENCES
Les fragments d’Anaxagore reproduits dans cet article suivent la numérotation établie par Hermann Diels et Walther Kranz : DK 59 B1, B8, B10 à B17, B21 et B21a.
Ils ont été traduits du grec par Kazu.
Leur transmission repose en grande partie sur les citations de Simplicius, commentateur néoplatonicien du VIe siècle de notre ère.
Sources primaires
- Anaxagore, fragments DK 59 B1, B8, B10 à B17, B21 et B21a.
- Diogène Laërce, Vies, doctrines et sentences des philosophes illustres, livre II, 6-15.
- Platon, Phédon, 97b-99d.
- Gāthā Ahunavaitī, Yasna 31, strophes 7, 8, 11 et 12, sélection et traduction de Kazu.
Éditions et études
- Hermann Diels et Walther Kranz, Die Fragmente der Vorsokratiker, 6e édition, Berlin, Weidmann, 1951-1952.
- Patricia Curd, Anaxagoras of Clazomenae: Fragments and Testimonia, University of Toronto Press, 2007.
- André Laks et Glenn W. Most, Early Greek Philosophy, Volume VI: Later Ionian and Athenian Thinkers, Part 1, Loeb Classical Library 529, Harvard University Press, 2016.
- Helmut Humbach, The Gāthās of Zarathushtra and the Other Old Avestan Texts, 2 volumes, Heidelberg, Winter, 1991.
- Jean Kellens et Éric Pirart, Les Textes vieil-avestiques, 3 volumes, Wiesbaden, Reichert, 1988-1991.
- Patricia Curd, « Anaxagoras », Stanford Encyclopedia of Philosophy.
- Helmut Humbach, « Gathas I. Texts », Encyclopædia Iranica.
- Manfred Hutter, « Zoroaster III. Zoroaster in the Avesta », Encyclopædia Iranica.
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