
Achevée en latin en 1440, La Docte Ignorance part d’un constat fondamental : l’esprit humain ne dispose d’aucune mesure proportionnée pour saisir l’infini.
Toute connaissance ordinaire repose sur la comparaison, la mesure et les rapports établis entre les choses.
Or, entre le fini et l’infini, aucune proportion exacte ne peut être trouvée.
La plus haute sagesse consiste donc à reconnaître cette limite, non comme une défaite de l’intelligence, mais comme son ouverture vers ce qui la dépasse.
Plus l’intellect devient conscient de son ignorance, plus il se rapproche d’une vérité qu’il ne peut ni posséder ni enfermer dans ses catégories.
Nicolas de Cues identifie cet inconnaissable au maximum absolu, en qui le minimum et le maximum, l’unité et la multiplicité, le commencement et la fin cessent de s’opposer.
Cette coïncidence des opposés trouve une profonde résonance dans le taoïsme, où le Tao suprême échappe au nom, au discours et aux distinctions par lesquelles la pensée prétend saisir le réel.
À travers une traduction des cinq premiers chapitres de l’œuvre, cet article revient d’abord aux fondements de la docte ignorance.
Il met ensuite la pensée de Nicolas de Cues en regard d’un passage du Zhuangzi, où le cercle et le carré deviennent les figures d’un savoir vivant et d’une connaissance figée.
Cette rencontre se prolonge dans La Paix de la foi, où la reconnaissance d’une vérité qui dépasse toute formulation devient le principe possible d’une concorde entre les traditions.
La docte ignorance ne consiste donc pas à renoncer au savoir, mais à reconnaître le seuil où la connaissance cesse de vouloir saisir le réel pour apprendre à le contempler.
Elle ouvre ainsi un chemin allant de l’humilité intellectuelle à l’unité des contraires, puis de cette unité intérieure à la possibilité d’une paix universelle.
Nicolas de Cues naît en 1401 à Kues, sur les rives de la Moselle, dans le Saint-Empire romain germanique.
Fils d’un batelier prospère, il grandit dans un milieu bourgeois avant d’étudier le droit canon à l’université de Padoue, puis la théologie et la philosophie à Cologne.
À partir de 1432, il participe au concile de Bâle, dans un contexte de crise de l’autorité ecclésiale et de division de la chrétienté.
Juriste, diplomate et théologien, il consacre progressivement son existence à la recherche d’une unité capable d’accueillir les différences sans les abolir.
En 1437, il rejoint une légation envoyée à Constantinople pour travailler au rapprochement des Églises d’Orient et d’Occident.
Durant la traversée qui le ramène de Grèce vers l’Italie, il rapporte avoir reçu l’intuition décisive qui donnera naissance à sa pensée : comprendre l’incompréhensible sur le mode de l’inconnaissable, par la reconnaissance consciente des limites du savoir humain.
Cette expérience devient le germe de la docte ignorance et de la coïncidence des opposés.

Il achève La Docte Ignorance en 1440, puis prolonge sa réflexion dans Les Conjectures.
Il y affirme que toute connaissance humaine demeure conjecturale : l’intellect peut approcher la vérité avec une précision toujours croissante, mais jamais l’atteindre telle qu’elle est absolument.
Devenu cardinal puis prince-évêque de Brixen, Nicolas de Cues poursuit son œuvre philosophique, théologique et diplomatique.
La chute de Constantinople en 1453 bouleverse le projet d’unité chrétienne auquel il avait participé.
Elle lui inspire La Paix de la foi, méditation sur l’accord possible entre les religions, tandis que La Vision de Dieu, également composée en 1453, approfondit son expérience mystique du regard divin.
Il poursuit cette recherche jusqu’à ses dernières œuvres, notamment La Chasse de la sagesse.
Toute recherche repose sur une analogie, sur une proportion comparative, plus ou moins facile à établir.
C'est pourquoi l'infini, qui, en tant que tel, échappe à toute analogie, reste inconnu.
L'analogie exprime en une même chose à la fois le même et l'autre, elle ne peut se comprendre sans le nombre.
Dès lors, le nombre embrasse tout ce qui est susceptible d'analogie.
Le nombre, en effet, qui produit l'analogie, se trouve non seulement dans la quantité, mais aussi dans tout ce qui, de quelque façon, substantiellement ou accidentellement, peut à la fois s'accorder et différer.
C'est sans doute la raison pour laquelle Pythagore jugeait que tout était constitué et connu par la vertu des nombres.
Mais la précision des combinaisons dans les corps et l'adaptation exacte du connu à l'inconnu dépassent à ce point la raison humaine qu'il semblait à Socrate ne rien connaître, sinon le fait même de son ignorance.
De son côté, le très sage Salomon affirmait que toutes les choses, sans exception, sont difficiles à connaître et qu'aucun mot ne permet de les expliquer.
Un autre personnage, inspiré par le souffle divin, affirme que la sagesse est impénétrable et que le siège de l'intelligence échappe à la vue de tous les êtres vivants.
Même le très profond Aristote affirme, dans sa Philosophie première, que nous rencontrons, à l'égard des réalités naturelles les plus évidentes, les mêmes difficultés que le hibou qui s'efforce de voir le soleil.
Cependant, puisque notre désir ne saurait être vain, nous désirons donc savoir que nous ignorons.
Et si nous pouvons y réussir pleinement, alors nous aurons atteint la docte ignorance.
Aucun homme, aussi studieux soit-il, n'atteindra en effet la perfection du savoir sans devenir très docte dans la connaissance de sa propre ignorance.
L'on sera d'autant plus docte que l'on se saura davantage ignorant.


Pour traiter du savoir maximal de l'ignorance, je juge auparavant nécessaire d'en venir à la nature de la maximalité elle-même.
J'appelle "maximum" ce par rapport à quoi il n'est rien qui puisse être plus grand.
Or la plénitude ne convient qu'à l'Un.
C'est pourquoi l'unité, qui est aussi l'entité, coïncide avec la maximalité.
Si une telle unité est absolue, totalement étrangère à toute relation et à toute contraction, il est manifeste que rien ne s'oppose à elle, puisqu'elle est la maximalité absolue.
Le maximum est donc l'Un absolu, qui est tout et en qui tout est.
Puisque rien ne s'oppose à lui, le minimum coïncide avec lui.
C'est pourquoi il est également présent en tout.
Parce qu’il est absolu, il est en acte tout l’être possible : il ne reçoit des choses aucune contraction, mais toutes procèdent de lui.
L'intellect fini ne peut donc atteindre avec précision la vérité des choses au moyen de la similitude.
En effet, la vérité n'est pas de l'ordre du plus ou du moins, mais consiste en quelque chose d'indivisible que rien d'autre que le vrai lui-même ne peut mesurer précisément.
De même, ce qui n’est pas cercle ne peut mesurer le cercle, dont l’être consiste en quelque chose d’indivisible.
Par conséquent, l'intellect, qui n'est pas la vérité, ne connaît jamais la vérité avec une précision telle qu'elle ne puisse être connue avec infiniment plus de précision.
L'intellect se comporte à l’égard de la vérité comme le polygone par rapport au cercle : plus ses côtés se multiplient, plus il ressemble au cercle.
Pourtant, quand bien même ses côtés seraient multipliés à l’infini, il ne deviendrait jamais le cercle, à moins qu'il ne se supprime lui-même dans son identité avec le cercle.
À l'égard du vrai, nous ne savons rien d'autre, sinon qu’il est impossible de le connaître avec précision tel qu’il est.
La vérité se comporte comme une nécessité absolue, qui ne peut être ni plus ni moins qu’elle n’est, tandis que notre intellect se comporte comme une simple possibilité.
Par conséquent, l'essence des choses, qui est la vérité des êtres, est inaccessible dans sa pureté.
Si tous les philosophes l'ont cherchée, aucun ne l'a trouvée telle qu'elle est.
Plus nous serons profondément doctes en cette ignorance, plus nous approcherons de la vérité elle-même.
Le maximum, par rapport auquel il n'est rien qui puisse être plus grand, et qui, en tant qu'il est la vérité infinie, est purement et simplement trop grand pour que nous puissions le connaître, ne peut donc être atteint que sur le mode de l'inconnaissable.
Puisqu'il ne partage pas la nature des choses susceptibles de plus et de moins, il est au-dessus de tout ce que nous pouvons concevoir.
Toutes les choses qu'appréhendent les sens, la raison ou l'intellect diffèrent en elles-mêmes ou les unes par rapport aux autres, de sorte qu'aucune égalité précise ne règne entre elles.
L'égalité maximale, dépourvue de toute altérité et de toute différence, dépasse donc tout intellect.
Puisque le maximum au sens absolu est tout ce qui peut être, il est tout entier en acte.
Et puisqu'il est tout ce qui peut être, il ne peut être plus petit, pour la même raison qu'il ne peut être plus grand.
Or, le minimum est ce par rapport à quoi rien n'est plus petit.
Puisque le maximum est sur ce même mode, le minimum coïncide manifestement avec le maximum.
Les oppositions ne conviennent qu'aux choses susceptibles de plus et de moins, qui se rapportent les unes aux autres sur le mode de la différence.
Elles ne conviennent en aucune façon au maximum absolu, puisque celui-ci se situe au-dessus de toute opposition.
Il n’y a donc aucune différence entre dire : « Dieu, qui est la maximalité absolue, est lumière », et affirmer : « Dieu est la lumière maximale de telle manière qu’il est également la lumière minimale. »

L'Unité ne peut être un nombre, puisque tout nombre, étant susceptible de plus et de moins, ne peut jamais être ni le minimum ni le maximum dans leur simplicité absolue.
Mais elle est l'origine de tout nombre, parce qu'elle est le minimum; et elle est aussi la fin de tout nombre, parce qu'elle est le maximum.
Elle est donc l'Unité absolue qui ne connaît pas d'opposé, la maximalité absolue elle-même, qui est Dieu, béni soit-il !
Cette Unité, en tant qu'elle est maximale, ne peut être multipliée, puisqu'elle est tout ce qui peut être.
Elle ne peut donc être, en elle-même, un nombre.
Le Tao suprême n'a pas de nom ; le discours suprême ne parle pas ; la bienveillance suprême exclut toute bienveillance partielle ; la pureté suprême est sans ostentation ; le courage suprême est sans cruauté.
Le Tao explicité n'est plus le Tao ; le raisonnement discursif n'atteint plus la vérité ; la bienveillance qui s'obstine est incomplète ; la pureté exclusive ne conquiert pas le cœur ; le courage qui s'accompagne de cruauté n'atteint pas son but.
Ces cinq qualités paraissent rondes et accomplies, mais elles tendent à devenir carrées et immobiles.
Le savoir qui sait s’arrêter devant ce qu’il ne peut connaître est le savoir suprême.
Chez Nicolas de Cues, le cercle représente une vérité indivisible que l’intellect fini ne peut mesurer avec exactitude.
Le polygone peut multiplier indéfiniment ses côtés et ressembler toujours davantage au cercle ; il ne coïncidera pourtant jamais avec lui tant qu’il demeurera un polygone.
Le carré n’est donc pas faux en lui-même.
Il appartient aux formes déterminées dont la raison a besoin pour mesurer, comparer et distinguer.
L’erreur commence lorsqu’une figure finie prétend contenir la totalité qu’elle ne peut qu’approcher.
Le Zhuangzi déploie une image complémentaire.
Le Tao, la parole véritable, la bienveillance, la pureté et le courage semblent accomplis comme le cercle.
Mais lorsqu’ils sont enfermés dans une définition partielle, une règle rigide ou une volonté de démonstration, ils tendent vers le carré : la forme déterminée remplace alors l’unité vivante qu’elle voulait exprimer.
Le cercle et le carré ne symbolisent donc pas simplement le bien et le mal.
Le carré représente la mesure, la distinction et la fixation nécessaires à la pensée.
Le cercle évoque une unité sans angle ni rupture, qui ne peut être épuisée par aucune détermination particulière.
La docte ignorance consiste à reconnaître que nos concepts appartiennent au carré, tandis que la vérité vers laquelle ils tendent demeure circulaire.

Dans les chapitres suivants du livre I, Nicolas prolonge cette intuition par la transsomption : l’esprit élève les figures finies jusqu’à leur limite infinie.
La ligne maximale devient triangle, puis cercle et sphère ; leurs différences cessent alors de s’opposer dans la simplicité du maximum.
Cette géométrie n’est pas une description physique de Dieu, mais une voie symbolique permettant à l’intellect de dépasser ses propres catégories.
Dieu et le Tao ne sont pourtant pas deux notions doctrinalement identiques.
Chez Nicolas de Cues, Dieu est le maximum absolu, la source ontologique de tout être.
Dans le taoïsme, le Tao ne se définit ni comme un être déterminé ni comme un Dieu personnel : tout nom qui prétend le saisir le réduit déjà.
Ils partagent néanmoins, dans la lecture proposée par Rouge Levant, un même caractère ineffable.
Dieu comme le Tao ne peuvent être nommés qu’à la condition de reconnaître que leur nom demeure insuffisant.
Le savoir suprême ne détruit donc pas la pensée : il lui apprend à reconnaître son seuil.
Le cercle n’abolit pas le carré.
Il empêche seulement le carré de se prendre pour la totalité.
L’intellect commence ainsi à s’ouvrir à l’Unité lorsqu’il renonce à l’enfermer dans sa propre mesure.
Après avoir reconnu que l’infini échappe à toute mesure et que les opposés coïncident dans l’Unité, Nicolas de Cues étend cette intuition à la diversité des religions.
Dans La Paix de la foi, écrite en 1453 après la chute de Constantinople, il imagine une assemblée céleste où les représentants des différents peuples découvrent qu’au-delà de la diversité de leurs langues, de leurs doctrines et de leurs rites, ils recherchent une même vérité inaccessible.
Cette unité ne signifie pas que toutes les religions seraient identiques.
Comme le cercle et le rectangle projetés par un même cylindre, elles manifestent une réalité commune selon des conditions historiques, culturelles et spirituelles différentes.
Chaque tradition révèle une perspective véritable, mais aucune ne peut prétendre épuiser l’infini dont elle témoigne.
La docte ignorance devient alors la condition d’une paix authentique.
Tant qu’une tradition confond sa propre projection avec la totalité du divin, elle transforme ses différences en frontières absolues.
Lorsqu’elle reconnaît que ses concepts, ses symboles et ses rites demeurent des formes finies tournées vers l’infini, elle peut rencontrer les autres sans renoncer à sa singularité.
L’Unité primordiale ne se situe donc pas contre les religions, mais à leur source.
Elle se contracte dans chaque civilisation selon sa langue, son histoire et ses possibilités particulières.
Le chrétien la contemple en Dieu ; le taoïste l’approche à travers le Tao.
Ces noms ne sont pas interchangeables, mais ils indiquent une réalité que nul nom ne peut enfermer.
La paix ne naît donc ni de l’effacement des différences ni de la domination d’une doctrine sur les autres.
Elle apparaît lorsque chaque tradition reconnaît dans l’autre une perspective tournée vers un centre qu’aucune ne peut occuper seule.
Le cercle et le carré, le minimum et le maximum, Dieu et le Tao ne se confondent pas.
Mais au seuil de l’inconnaissable, leurs oppositions cessent de constituer des frontières infranchissables.
Elles deviennent les projections singulières d’une Unité qui demeure invisible précisément parce qu’elle est présente en tout.